Pourquoi le tabou autour des règles est-il problématique ?

Nous souhaitons profiter de cette Journée mondiale de l’hygiène menstruelle – qui a lieue le 28 mai – pour comprendre l’importance de briser le tabou autour des règles, et se demander comment ce dernier peut encore persister en 2020.

Dans notre société, l’arrivée des règles chez une jeune personne lui confère aux yeux des autres le statut de “femme” – quand bien même ce phénomène ne concerne pas toutes les femmes, ni que les femmes (pour rappel, les hommes trans et personnes non binaires peuvent aussi avoir leurs règles). Or, le tabou autour des règles peut facilement devenir angoissant pour les jeunes concerné·e·s qui n’ont pas toujours accès à l’information et à la bienveillance dont iels auraient besoin.

Ce tabou peut également conduire les personnes réglées à intérioriser une douleur souvent perçue comme “naturelle” et encore aujourd’hui très largement sous-estimées par l’entourage et le milieu médical (une personne réglée sur cinq – soit 370 millions de personnes – souffrirait de crampes sévères lors de ses règles), mais qui peut provoquer de gros retards de diagnostic de maladies comme par exemple l’endométriose qui concerne une personne réglée sur dix, soit 186 millions de personnes dans le monde (source des chiffres : ici).

De plus, ce tabou autour des règles fait que ces douleurs ne sont que très rarement discutées et prises en compte dans la sphère publique, ce qui accentue les inégalités entre les femmes et les hommes – ou plutôt entre les personnes réglées et celles qui ne le sont pas – dans de nombreux domaines, et notamment dans le monde professionnel. En effet, ces douleurs peuvent être invalidantes et pénaliser les personnes concernées dans leur carrière, surtout lorsqu’elles ne sont pas prises au sérieux par l’employeur·se et tournées en dérision par les collègues.

Enfin, ce tabou est également à l’origine de la précarité menstruelle, qui fera l’objet d’un prochain article. Il est donc urgent de normaliser les règles et de déconstruire les mécanismes et préjugés qui sont à l’origine de ce tabou.

 

D’où vient ce tabou et quelles en sont ses conséquences ?

Il est difficile de dater l’apparition de ce tabou. Jack Parker dans son livre Le grand mystère des règles explique que dans les premiers mythes, la femme, avec le pouvoir de donner la vie, est considérée comme une déesse. Cela va de paire avec le fait que les cycles menstruels sont liés aux cycles lunaires. Cette fascination va laisser place à une répulsion et depuis les règles sont associées au danger et cela n’a jamais cessé de proliférer. Si on regarde du côté religieux, dans les trois religions monothéistes principales, la femme est qualifiée “d’impure” pendant ses règles et l’homme ne doit pas entrer en contact avec du sang menstruel. Plus tard, durant l’époque greco-romaine, la “mauvaise image” des règles continue : pour Aristote, les menstruations étaient la preuve que la femme était inférieure à l’homme. Ces mythes vont véhiculer l’idée principale que le sang menstruel est sale et néfaste et pour une multitude de choses comme les récoltes, la chasse ou encore la virilité des hommes.

Ces croyances peuvent donner lieu à l’isolement des femmes, exclues d’une vie en communauté durant leurs règles, pratique qui existe encore dans certaines cultures. Ces idées se diffusent à travers les siècles et dans le monde entier pour donner lieu au tabou des règles et prendre place dans la société patriarcale : une femme réglée est vue comme impure. Par exemple, le 6 septembre dernier, une écolière kényane – Jackline Chepngeno, 14 ans – s’est suicidée après avoir été humiliée par une de ses professeure sous prétexte qu’elle avait ses règles et qu’elle était donc “sale”. Ce tabou autour d’un phénomène normal et naturel concernant la moitié de l’humanité est malheureusement présent dans la plupart des pays du globe, et la France n’y fait pas exception.

 

Cette image négative des règles se traduit également dans les médias : dans la plupart des publicités pour les protections hygiéniques le sang des règles est bleu, une façon de nier la réalité d’un phénomène pourtant très naturel. Alors que la télévision et le cinéma n’ont aucun problème à représenter le sang lorsqu’il est associé à des scènes de combat ou de violences par exemple : la vue du sang ne serait donc acceptable que dans certains contextes ? De plus, certaines marques proposant des pansements représentent des enfants aux genoux écorchés dans leurs publicités, alors que les publicités pour les protections hygiéniques ne montrent jamais une femme utilisant un de leurs produits : ce n’est donc pas la vue du sang “rouge” qui choque, mais le fait qu’il provienne des règles. Lorsque la marque Nana a décidé, en 2018, de lancer une campagne de publicité sur les réseaux sociaux pour ses produits en représentant les règles par un liquide rouge, un certain nombre d’internautes se sont insurgé·e·s – dont une majorité de femmes. La représentation des règles dans les médias et en particulier dans les publicités continue donc de véhiculer l’idée selon laquelle le sang des règles est souillé, sale, et donc socialement non exposable – c’est du moins l’idée présente dans de nombreux commentaires qui comparent le sang des règles aux selles.

De plus, dans les publicités les personnes réglé·e·s sont représenté·e·s “trop content·e·s d’avoir leur règles”, “légèr·e·s”, qui en “oublient qu’elles ont leur règles”. Des façons détournées de dire “regardez, j’ai mes règles, mais ne vous inquiétez pas, personne ne s’en rendra compte”. Une représentation qui semblent loin de la réalité des personnes réglées, qui ont aussi le droit d’être de mauvais poil, d’avoir un corps douloureux, de ne pas pouvoir être productives, de faire du saut à l’élastique. Il y a autant de symptômes que de personnes réglées, et pourtant, les médias ne réduisent cette période qu’à une tâche bleue sur une serviettes en plastique et ne montrent jamais une femme ayant une crampe. Cette vision aseptisée des règles participe à la méconnaissance des personnes réglées de leur propre corps, en particulier chez les plus jeunes qui peuvent s’inquiéter de l’aspect de leurs règles et des maux qui en découlent, faute d’une représentation fidèle à la réalité dans les médias.

 

Tout comme les femmes représentées dans ces publicités, il est possible de ne pas se reconnaître dans la manière dont les règles sont vécues, qui n’est pas universelle. Il est important aujourd’hui de se détacher de ces croyances et de changer la vision des règles dans notre société. Ce tabou a aujourd’hui des conséquences sur la libération de la parole des jeunes personnes à l’apparition des premières règles, de la connaissance de leur corps et du “mécanisme” des règles. D’une manière générale, il est important d’apprendre ou de ré-apprendre à connaître son corps et à parler de tout ce qui est lié aux règles : le syndrome pré-menstruel qui va jouer sur la sensibilité, de manière positive ou négative, des douleurs…

Pour cela l’éducation est l’une des clefs. Les règles sont abordées à l’école, mais cela peut arriver trop tard pour certaines personnes. La question pourrait être abordée en amont pour préparer les enfants à ce phénomène, qui peut être angoissant la première fois, et non lorsque cela devient strictement nécessaire. En effet, dans les programmes scolaires de SVT, la question des règles n’est réellement abordée qu’à partir du collège alors que de nombreuses personnes peuvent être réglées dès l’école primaire. Ce retard dans l’éducation peut également se retrouver dans la sphère privée, où l’on ne parle des menstruations que lorsque l’on y est obligé – souvent le jour des premières règles. De plus, les programmes abordent souvent cette question de manière très scientifique et déshumanisée, ce qui fait que les élèves concerné·e·s peuvent avoir du mal à s’identifier aux propos présentés, et ne se sentent pas toujours à l’aise pour aborder les questions qu’iels se posent. Elles sont également souvent exprimées comme une question strictement féminine, peu intéressante pour les garçons et dont ils n’auront jamais à se soucier.

La manière dont les règles sont abordées dans le système scolaire échoue donc à lever ce tabou et à banaliser ce phénomène pourtant naturel. Cela peut conduire à un sentiment de honte voire une stigmatisation des personnes réglées plus tôt que la moyenne, sentiment qui perdure souvent jusqu’à l’âge adulte – n’avez vous jamais traversé un amphi ou un bureau bondé avec un tampon coincé dans la manche de votre veste, ou sué à grosses gouttes avant de vous résoudre à demander à votre voisin·e·s de table s’iel n’aurait pas une protection à vous dépanner ?

 

Des ressources pour lever ce tabou

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes lèvent le tabou des règles en abordant le sujet de façon décomplexée. Elles ont pour objectif de normaliser la parole autour de ce phénomène normal qui, rappelons-le, touche la moitié de la population mondiale, mais aussi d’informer et de rassurer les plus jeunes qui n’ont parfois que très peu d’informations à ce sujet et peuvent se trouver démuni·e·s. On peut à ce sujet citer les comptes Instagram @periodes_, @sang.sations, @coupdesang, @jemenbatsleclito (qui ne lève pas que le tabou autour des règles soit dit en passant) ainsi que la campagne #respecteznosrègles par @lesnanasdpaname.

On vous propose également cette série d’articles, d’ouvrages, de films et de documentaires très utiles pour aborder ce sujet et/ou comprendre l’origine de ce tabou :

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