Ecoféminisme : de quoi parle-t-on ?

Le terme écoféminisme apparaît pour la première fois en 1974 dans Le Féminisme ou la Mort écrit par Françoise d’Eaubonne. Cet ouvrage préconise un nouvel humanisme qui s’occuperait des problèmes de démographie, de pollution et de destruction des richesses naturelles causés par la phallocratie – la domination sociale, culturelle et symbolique exercée par les hommes sur les femmes – et son application à l’agriculture. En effet, l’auteure explique que c’est lorsque l’agriculture est passée des mains des femmes à celles des hommes que la planète et ses ressources ont subi une exploitation démesurée. La femme a également vu ses droits diminuer et son corps soumis à diverses dominations. Il est alors important de reprendre en main ce monde qui va tout droit à un désastre écologique et féministe car « la révolte des femmes va dans l’intérêt le plus immédiat de l’humanité ».

Dès lors, l’écoféminisme souligne que le patriarcat et l’exploitation de notre planète ont des fonctionnements similaires. Selon les écoféministes, ces deux formes d’oppression et de domination peuvent et doivent être combattues ensemble car la société patriarcale exploite sans vergogne la planète et le corps des femmes.

Un peu d’histoire…

L’écoféminisme est le fruit de diverses mobilisations engendrées par des femmes voulant défendre leur droit à continuer d’utiliser les ressources de notre planète afin de pouvoir vivre dignement. 

Dès 1973 en Inde, on assiste à l’émergence du mouvement Chipko qui apparaît dans le nord du pays. En effet, des entrepreneurs privés non locaux s’apprêtaient à abattre les arbres des forêts de Mandal, un village au nord ouest de l’Inde, afin d’en tirer du profit. Les villageois.es s’opposèrent à cette exploitation en encerclant les arbres pour empêcher qu’on les coupe. Par la suite, des femmes continuèrent le combat en constituant des groupes de surveillance qui gardaient un oeil sur les bûcherons, et ce jusqu’à ce que le gouvernement indien soit contraint de mettre en place un comité qui recommanda l’interdiction d’abattre les arbres de la région à des fins commerciales durant 10 ans.

Un autre combat qui s’ancre dans l’écoféminisme est celui du Women’s Pentagon Action en 1980, aux Etats-Unis. 2000 femmes encerclèrent le Pentagone, le quartier général du département de la défense du pays, afin de protester contre la course à l’armement nucléaire. Cette mobilisation fut une véritable performance qui se déroula en quatre temps avec des sculptures et des marionnettes géantes : le deuil fut la première étape – en hommage aux victimes de la guerre – symbolisé par un cimetière fait de pierres tombales en carton ; puis vint la colère, la deuxième étape, qui vit une marionnette rouge géante se déplacer et les femmes qui scandaient « honte, honte, honte ! » en visant le Pentagone ; la troisième étape fut l’empowerment, « l’empouvoirement », mené par une marionnette jaune où les femmes se séparèrent et encerclèrent le Pentagone ; enfin la dernière étape – nommée le défi – où elles bloquèrent l’accès au bâtiment avec du fil tissé. Cet acte de désobéissance civile traduit bien la volonté de ces femmes qui « [avaient] peur pour [leurs] vies. Peur pour la vie de cette planète, [la]Terre et pour la vie des enfants qui sont le futur de notre humanité. […] Nous voulons mettre un terme à la course aux armements. Plus de bombes. Plus d’effarantes inventions de mort. Nous comprenons que tout est connecté. Nous savons que la vie et le travail des animaux et des plantes ensemencent, réensemencent et habitent tout simplement cette planète. L’exploitation comme la destruction organisée d’espèces que nous ne reverrons jamais nous effraie et nous désole. » (Extrait de la Déclaration d’unité de la Women’s Pentagon action tiré du texte de Ynestra King Si je peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution du recueil Reclaim! Recueil de textes écoféministes coordonné par Émilie Hache, aux éditions Cambourakis.)

Portraits de femmes inspirantes

Une petite aparté optimiste qui ne concerne pas les écoféministes, puisqu’elles ne se sont pas reconnues elle-mêmes ainsi, mais nous permet tout de même d’apercevoir les nouvelles générations comme sensibilisées à l’écologie et à l’action pour le climat. Et ça fait du bien.

Actuellement, la figure féminine écologiste la plus médiatisée est sûrement Greta Thunberg, une jeune suédoise de 16 ans qui protesta l’été 2018 devant le Parlement de son pays contre l’inaction face au changement climatique. Elle initia également la « grève scolaire pour le climat », Friday for the Future, la même année lors d’une conférence à Katowice à la COP24 où elle déclare: « Nous, la jeunesse, sommes profondément préoccupés par notre avenir. […] Nous sommes l’avenir sans voix de l’humanité. Nous n’accepterons plus cette injustice. […] Nous devons enfin traiter la crise climatique comme une crise. C’est la plus grande menace de l’histoire de l’humanité et nous n’accepterons pas votre inaction qui menace toute notre civilisation. […] Le changement climatique est déjà une réalité. Des gens sont morts, meurent et mourront à cause de cela, mais nous pouvons arrêter cette folie et nous le ferons. […] Unis, nous nous lèverons le 15 mars et bien d’autres fois après, jusqu’à ce que la justice climatique soit rendue. Nous demandons aux dirigeants du monde entier qu’ils assument leurs responsabilités et résolvent cette crise, ou qu’ils se retirent. Vous avez échoué dans le passé. Si vous continuez à nous décevoir à l’avenir, nous, les jeunes, ferons changer les choses par nous-mêmes. La jeunesse de ce monde s’est mise en mouvement et elle ne s’arrêtera plus. »

Ce mouvement vit des collégien·ne·s et lycéen·ne·s de tous pays quitter leurs écoles respectives le jeudi ou le vendredi afin de manifester contre les conséquences du réchauffement climatique. 

Son combat continue et Greta Thunberg prit part notamment à une mobilisation d’envergure historique au Québec (450 000 à 500 000 manifestants mobilisés dans les rues de la ville) lors d’un nouveau Friday for the Future le 27 septembre 2019.

Nous pouvons également parler d’une autre jeune activiste, Autumn Peltier qui, à 14 ans, se bat pour le droit à l’eau potable. Elle a d’ailleurs été nommée commissaire en chef de l’eau par la nation Anichinabée, un ensemble de tribus autochtones du nord est du Canada. Elle reprend ainsi le flambeau de sa grande-tante Joséphine, décédée au début de l’année 2019, qui alertait les gouvernements et les dirigeants sur le droit des peuples à disposer d’eau potable. Comme elle le mentionne : « Dans ma culture, l’eau a un esprit, elle est vivante, et c’est ce que je leur ai rappelé. Je leur ai dit qu’il fallait respecter cet esprit de l’eau. Parfois, j’ai l’impression que les gens pensent que le privilège d’avoir accès à de l’eau potable est acquis, mais ça ne va pas durer ! Ce jour-là, António Guterres [le secrétaire général des Nations unies] nous a expliqué qu’en 2050, une personne sur quatre vivra dans un pays qui manquera d’eau potable. Mais aujourd’hui déjà, plus de deux milliards de personnes n’ont pas d’eau potable chez elles. »

Son combat pour l’eau est également un combat pour les communautés autochtones, notamment celle des quarante Premières Nations de l’Ontario, qui voient la qualité de leur eau et sa potabilité disparaître. C’est d’ailleurs dès sa jeunesse qu’Autumn Peltier commença à s’intéresser à la question du droit à l’eau alors qu’elle remarqua que la communauté autochtone voisine devait bouillir son eau afin de l’utiliser. 

La diversité des courants liés à l’écoféminisme

Il y a divers courants dans l’écoféminisme et, même si Autumn Peltier et Greta Thunberg n’en font pas partie, elles symbolisent un souffle d’espoir pour le futur et les générations actuelles qui sont de plus en plus sensibilisées à ces questions. 

Nous pouvons citer quelques courants ici, notamment :

  • l’écoféminisme post-colonial qui ajoute l’oppression coloniale à celle de la domination de la nature et des femmes ; les écoféministes des pays du Sud dénoncent « l’héritage d’une domination coloniale qui a atteint leurs potentialités économiques et a souvent profondément dégradé leur environnement »
  • l’écoféminisme matérialiste qui tire sa théorie du livre Ecoféminisme de Mies et Shiva, publié en 1988. Pour ces deux auteures, le patriarcat et le capitalisme vont de pair et créent un système où les femmes sont assujetties et voient leurs terres et leurs corps dépossédés et surexploités. Les économistes allemandes Claudia Von Werlhof et Veronika Bennholdt-Thomsen sont deux grandes figures de ce courant.
  • l’écoféminisme spiritualiste qui commence dans les années 1970 et prend de multiples formes, mais qui a comme base le fait de repenser la religion et le sacré et, surtout, de revendiquer que la crise écologique provient de nos religions monothéistes hiérarchiques et dualistes (ex: homme vs femme, nature vs culture, etc)
  • l’écoféminisme de résistance qui se formalise dans l’ouvrage Staying Alive et la pensée de Vandana Shiva. Dans ce livre, l’auteure détaille la façon dont des femmes se mobilisent dans des mouvements écologiques pour créer une alternative inclusive et non violente à un monde qui exploite les humains, et tout particulièrement les femmes et la nature
  • l’écoféminisme éthique qui s’inscrit dans les mouvances actuelles de création de droits à la planète et aux animaux et qui considère la planète comme vulnérable et nous, humains, comme les gardiens de celle-ci
  • l’écoféminisme faisant référence à une écologie dite “profonde” soit au mythe de Gaïa, soit la terre comme déesse mère d’où tout provient, à une planète symbiotique où tout interagit de façon durable et réciproquement profitable
  • l’écoféminisme matérialiste qui naît avec Maria Mies et Vandana Shiva où elles dénoncent notre patriarcat capitaliste qui assujettit les femmes et la nature, pour elles la capitalisme et le patriarcat ont fusionnés et considèrent la culture supérieure à nature. Cette dernière devient exploitable par la culture qui la maltraite. 

Comme  l’on peut voir, il y a autant d’écoféminismes que d’écoféministes à travers le temps et le planète. Ceci semble normal du fait que nous vivons tous.tes dans des zones géographiques et sociétés différentes qui nécessitent des pensées et des actions appropriées et mesurées en fonction des problématiques locales. L’écoféminisme se fonde donc sur les femmes et leur rapport à leur nature.

L’article d’après sera consacré à des bonnes résolutions féministes que l’on pourra entreprendre pour l’année 2020.

Au plaisir !

 

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