Comptes-rendus, Une Chambre à nous

Retour sur notre rencontre avec Sophie Labelle

Le samedi 3 mars 2018, nous étions une cinquantaine de personnes réunies à la médiathèque Jean Levy pour accueillir Sophie Labelle, BDiste québécoise connue pour son webcomic, Assignée garçon, et actuellement en tournée pour la promotion de son premier roman jeunesse Ciel : comment survivre aux deux prochaines minutes, aux éditions Hurtubise.

Cet article est fondé sur une prise de notes de la séance de questions-réponses avec Sophie. Si nous avons fait de notre mieux pour retranscrire ses mots, des notes écrites ne nous permettent malheureusement pas une précision à la virgule près, et une partie a donc été reformulée. A défaut de la forme, nous espérons avoir réussi à conserver le fond de ses interventions.


 

unnamed.jpg

Une Chambre à Nous : Quand as-tu commencé la BD ? Et fini par écrire un roman ?

Sophie Labelle : Avant d’être BDiste, j’ai beaucoup écrit, entre autres des fanfictions homoérotiques étant ado, comme beaucoup d’entre nous. J’ai commencé la BD par hasard, à l’origine c’était pour agacer mon frère (une noble tâche), qui avait commencé un club de BD avec un ami. Pendant six ans, j’ai dessiné les personnages qu’il avait inventés, basés sur ses professeur·e·s. J’ai ainsi commencé à aborder des thèmes LGBT+ même si aucun personnage principal ne l’était, mon frère étant très hétéro (rires).

Quand j’avais cinq ans, je voulais une presse pour Noël, pour pouvoir imprimer mes romans. Puis il y a sept ans, j’ai rencontré une éditrice à une soirée. Elle est tombée sur mes BD il y a un an et demi, s’est souvenue de moi, et m’a donc recontactée. Elle travaille pour la plus grande maison d’édition jeunesse du Canada.

J’ai commencé à faire du gardiennage (« le babysitting pour moi c’est s’asseoir sur un bébé ») à onze ans, ce qu’on retrouve dans l’arc actuel d’Assignée garçon où Stéphie garde un enfant. D’ailleurs, ça se passe depuis deux mois, la soirée est longue (rires), le temps se déroule bizarrement dans la BD, mais j’essaie quand même d’être à jour dans les saisons.

 

UCAN : Tu mets en scène des personnages très jeunes, mais qui ont une maturité que tous les enfants n’ont pas. Iels arrivent à se confronter aux adultes et aux autres enfants sans problème.

Sophie : Assignée garçon, à l’origine, ce sont des petits trips pour faire rire mes ami·e·s trans, en utilisant un mécanisme de contraste très efficace. L’une des raisons pour lesquelles ma BD fonctionne autant, ce sont les enfants. Le lectorat les aborde avec nonchalance, ce qui contraste avec les sujets abordés. On retrouve aussi ça dans l’opposition des dessins mignons aux personnages sarcastiques et acerbes.

J’ai commencé la BD au sortir d’une tempête médiatique, suite à l’organisation d’un camp de vacances pour jeunes trans. Les médias se sont beaucoup acharnés sur le sujet, sur moi, et sur des enfants à qui on se permettait de poser des questions très intimes. Je voulais redonner du pouvoir à ces enfants-là, les mettre dans des situations où iels pourraient répondre à ce genre de remarques. Iels grandissent dans des environnements remplis de micro-agressions, qui rabaissent constamment leurs expériences, et sont ainsi poussé·e·s vers la maturité plus rapidement, à devenir pédagogues pour pouvoir éduquer leurs parents, camarades, tout leur entourage sur les enjeux trans. Les rôles sont inversés, c’est l’adulte qui se roule par terre et agite ses poings et l’enfant qui prend les choses avec maturité.  Les enfants trans sont obligés d’avoir cette maturité.

 

UCAN : Quelles différences as-tu expérimentées entre le format BD et le roman ? Ciel, un personnage non-binaire, est d’ailleurs un choix très intéressant niveau représentation.

Sophie : Un jour je prendrai ma retraite de l’Internet, pour pouvoir me concentrer sur des projets papier, des histoires qui permettraient de creuser davantage les personnages. Le format webcomic, c’est assez limitant, ce n’est pas une histoire suivie, le rythme est très centré sur les punchlines, les blagues, etc. Le roman m’a permis ça en un sens, de creuser la façon dont les persos interagissent, d’approfondir leurs relations, de les rendre plus complexes et concrets, ça m’a permit de découvrir des choses sur mes personnages que je n’avais pas soupçonnées dans la BD.

Je voulais écrire quelque chose de léger et humoristique et Ciel était la meilleure option. Sa voix est pétillante, ce choix était aussi un cadeau pour moi, pour me faire plaisir.

 

UCAN : Peux-tu nous parler un peu du roman ? D’où vient le personnage de Ciel ?

Sophie : Ciel crée sa propre chaîne YouTube, et se retrouve donc au milieu d’aventures relatives aux réseaux sociaux, tout en voyant son amoureux retourner en Islande.

Ciel a été présent dans énormément de mes projets artistiques. Comme beaucoup d’artistes, je fonctionne par cycles : je suis corps et âme dans un projet pendant six-sept semaines, après je me lasse et passe à autre chose, puis je reviens sur le projet après quelques mois. En regardant de vieux manuscrits, beaucoup de personnages étaient là dès le départ. J’ai créé Ciel à neuf ans, pour faire plaisir à ma directrice d’école avec qui je passais mes récréations. Elle jouait les psychologues amatrices et posait des questions sur mes BD. Il faut dire que j’avais un cas assez grave de genre (rires). Elle m’a encouragée à créer un personnage basé sur moi, ça a été une révélation de voir que je pouvais mettre mes propres expériences dans mes BD …

 

UCAN : Pas de pression bien sûr, mais quand penses-tu qu’un éventuel second tome verra le jour ?

Sophie : Ça dépend beaucoup de ma maison d’édition … J’ai l’habitude d’être auto-publiée, avec mes propres deadlines, c’est donc un assez gros changement pour moi. Pour l’instant on parle de février 2019, je dois remettre le manuscrit dans 3 mois. On ne voulait pas annoncer le deuxième avant de savoir comment le premier allait être accueilli, mais c’est la première fois qu’iels font signer une suite à un roman aussi rapidement !

 

Public : En France, la question des droits des personnes trans est très taboue. Ressens-tu la même chose au Québec ?

Sophie : Je sais pas trop, je peux passer plusieurs semaines sans parler à des cis, et de temps en temps je sors de chez moi et je vois que, wow, la société en est encore là (rires).

Mon travail s’adresse en premier lieu aux personnes trans, mais vous avez le droit de me lire et d’acheter mes BD si vous ne l’êtes pas !

Il est difficile pour moi de voir de quelle manière c’est perçu dans la société vu que je travaille surtout au sein des communautés trans. C’est rare et compliqué pour un·e créateurice de contenus de s’adresser à un public très ciblé comme ça (justice sociale, genre, féminisme, …). D’une manière générale, les français·e·s aiment « parler de choses », je vois des documentaires passer, de très mauvais films (Ma nouvelle amie, rires). C’est traité comme étant une mode, avec un intérêt de phénomène, c’est un sentiment très présent dans l’actualité que je lis venant de France.

 

UCAN : En France on a quarante ans de retard … National Geographic avait fait sa une sur les personnes trans et non-binaires. Dans l’édition française ça avait été complètement changé, alors qu’au Québec c’était sorti comme ça, sans problème.

Sophie : Oui, les français·e·s agissent comme si tout était sujet à débat. Je vois ça à la réception de ma BD en Europe, on invite des experts (cisgenres) pour débattre de l’existence même des personnes trans. Au Québec, la population est moindre (environ 8 millions), ce qui fait que les médias n’ont pas d’autre choix que d’écouter la communauté trans elle-même car il n’existe pas assez de ressources extérieures.

 

Capture

 

UCAN : En France, on est encore considéré·e·s comme des malades mentaux, c’est aussi le cas au Québec ?

Sophie : J’entends beaucoup d’histoires d’horreurs concernant les changements de papiers … Au Québec, c’est une question de quelques heures.

 

UCAN : Changer de prénom c’est maintenant gratuit en France, mais ça nécessite des témoignages de ton entourage pour prouver que tu es vraiment trans. Pour un changement d’état civil, tu dois être stérile … Et la transition hormonale demande un suivi psychiatrique de deux ans, ça n’a rien à voir.

Sophie : Le pinkwashing (politique impérialiste qui vise à dire qu’on est davantage progressistes que les pays arabes) est beaucoup plus présent en Amérique du Nord dans les politiques d’État, on l’utilise pour vanter le nationalisme à l’international. Au Québec, il est possible de changer d’état civil sans opération ni rien depuis 2013. C’est aussi la conséquence de beaucoup de militantisme bien sûr, mais le fait qu’iels aient été écouté·e·s n’est pas étranger au pinkwashing. Au moins ça nous donne des droits, c’est le pendant positif.

 

Public : Tu disais que ton premier roman était édité en jeunesse. As-tu envie que les jeunes y aient accès pour aider à leur construction, ou penses-tu que ça sera plus lu par les personnes adultes venant des réseaux sociaux ? A quoi t’attends-tu comme retours pour la série ?

Sophie : Quand j’étais jeune je cherchais assidûment à me projeter dans les histoires que je consommais sans jamais pouvoir : c’est ce qui me motive à créer davantage de contenu. Mon public en ligne, ce sont surtout les 15-25 ans.

Le livre se retrouve dans les mains des gens qui en ont besoin. La plupart des magazines littéraires au Québec en ont parlé. Il y en a pas mal qui montrent ça comme un outil pour sensibiliser, mais j’ai du mal avec ça, mon but c’est de créer un livre dans lequel les personnes trans vont se reconnaître, et éventuellement faire rire les autres. Les médias aiment parler de la transition, de difficulté pour les proches d’accepter, montrer des photos avant/après la chirurgie … Tout ça, c’est très objectifiant et froid. Même dans les romans jeunesse qui existent, en anglais, l’accent est toujours mis sur la transition hormonale ; mais c’est pas de ça dont les personnes trans ont besoin, on ne veut pas un guide sur la transition. J’ai l’impression qu’à chaque fois qu’un personnage trans arrive dans un film ou un roman, le ton change, tout devient plus sérieux, ça ressemble à un documentaire : « Voici une personne trans dans son environnement naturel, voyez comme elle met des hormones en réserve pour l’hiver » (rires).

C’est important pour moi de créer des choses pour les jeunes sans que ce soit éducatif. Il est assez décourageant que tout personnage trans soit forcément là pour sensibiliser sur la question … Je ne parle jamais de transition dans mes œuvres, mes personnages je les montre comme les personnes trans veulent être perçues et non comme un processus ou un résultat. Mettre autant d’importance sur la transition, ça donne l’impression que la personne arrête d’exister post-transition.

Il y a eu un magazine jeunesse québécois qui est parti de mon roman pour faire un dico du genre, et c’est gênant. Je veux offrir aux jeunes une histoire ludique sans que ce soit éducatif, pour qu’on prenne place dans l’imaginaire collectif.

 

Public : Tu as mentionné les réseaux sociaux. Sur Tumblr je vois pas mal de gens qui shootent ce que tu fais « oui mais elle est pas assez inclusive des personnes hétéro dans ses histoires », c’est vraiment splendide ce genre de réactions.

Sophie : Le fait que ma BD ne s’adresse pas aux garçons hétéro cis m’amène beaucoup de haine, mais le fait d’être une femme qui publie du contenu en ligne aussi. Je reçois des menaces de mort tous les jours, toutes les raisons sont bonnes pour dénigrer mon travail. Il existe même des conspirations comme quoi je serais pas vraiment trans … Tu as aussi la moitié de l’Internet qui pense que je suis mon perso principal, je reçois des messages du genre « Han tu dessines tellement bien pour ton âge, ta maman doit être tellement fière de toi » (rires). On fait aussi la confusion entre nos noms, en appelant Stéphie Sophie et vice-versa. Je n’avais même pas prévu qu’ils se ressemblent à l’origine, mais Stéphanie ça a genre 11 lettres, c’est pas pratique à mettre dans une bulle !

Mais je suis pas cisphobe hein, mes parents sont cis, très actifs au sein de la communauté cis ! (rires)

 

Public : Comme ton but c’est de produire du contenu ludique, des personnages qui ne soient pas passés à la loupe façon reportage, est-ce que tu n’aurais pas l’envie que d’autres de tes personnages puissent être portés sur un support visuel (exemple : la websérie, Her Story) ?

Sophie : Mon langage de prédilection c’est la BD, c’est un travail à temps plein, en plus d’écrire mon second tome et un roman graphique. Une websérie, il me faudrait apprendre un nouveau langage artistique et c’est pas quelque chose qui me rend à l’aise. Il faudrait aussi une équipe pour travailler dessus, et c’est pas ma priorité.

Mais si j’ai une opportunité, pourquoi pas … Je vous le révèle, il y a un studio qui m’a approchée pour la télévision canadienne, affaire à suivre donc.

 

Public : Des auteurices qui t’inspirent ?

Sophie : Mon inspiration première, qui a réussi à produire du contenu positif pour les communautés plutôt que de verser dans le voyeurisme, c’est Alison Bechdel qui a écrit Gouines à suivre (Dykes to watch out for). Ce qu’elle voulait, c’était montrer des personnes lesbiennes entre elles pour donner de la fierté aux communautés lesbiennes. C’est ce que je veux faire pour la communauté trans avec Assignée garçon.


 

unnamed

 

Quelques anecdotes :

« Mes frères étaient “très hétéro”, contrairement à moi que mes parents décrivaient déjà comme “très gaie”. (rires) »

« Il n’y a pas de grosses aventures dans mes BD, en dehors des questions de genre c’est assez ennuyant. » 

« Le terme “transitude” ne correspondant pas à la “transidentité » : c’est un mot créé au Québec par les communautés trans pour ignorer le débat linguistique transgenre/sexuel de la francophonie (contrairement aux communautés anglophones qui ont juste arrêté d’utiliser transexuel). Au Québec on préfère dire “trans” plutôt que transgenre/sexuel, c’est un débat fatiguant tenu depuis 40 ans, au moins là-dessus tout le monde est d’accord. »



 

La médiathèque Jean Lévy, dans laquelle cette rencontre a eu lieu, nous a demandé d’élaborer une bibliographie pour aller avec l’événement. Voici donc quelques livres jeunesse, romans adultes, bande dessinées, etc. sur les thématiques LGBT et féministe !

 

biblio-papier-11.jpgbiblio-papier-1-31.jpg

biblio papier (1)-2

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s